Il se trouve que cette année, j'ai un prof de chacune des deux catégories, et l'un d'eux a réussi à se faire porter aux nues par ses élèves, et ce prof n'est pas le cool. Pourtant, Dieu sait si il a fait des efforts pour être le préféré des étudiants, le sympa. Et quels efforts: pour les devoirs, il donne le choix entre 10 questions de cours, chacune portant sur un chapitre de son cours magistral, comme ça on est sûr de tomber sur une question qu'on maîtrise un minimum. Durant ses cours, il respire entre chaque phrase en lançant une vanne, son discours est des plus démagogiques, disant par exemple que les fautes n'existent pas, que les gens psychorigides c'est pas bien et tout et tout. Bref, que des raisons de l'adorer, et il fut adoré.
A l'opposé, il y a le sévère. Dès le premier cours, il annonce que les élèves ne savent rien, et qu'il est là pour tenter d'inculquer les bases de sa discipline à ces étudiants stupides et sans esprit. Ses phrases, il les ponctue par moulte sarcasmes sur l'ignorance grasse des estudiantins, le manque de culture désolant de la société actuelle, et sur la bêtise d'à peut près tout le monde à part lui. Discours tout fait banal s'il en est, déjà entendu des milliers de fois de la bouche de nombreux enseignants. Discours qu'on nous a rabâché depuis le collège, devenu un refrain, une ritournelle, un lieu commun stéréotypé d'une platitude affligeante.
Voilà quelques raisons de le détester, mais il y en a d'autres, je vous en épargne la liste. A chacun de ses cours, les élèves sortent en marmonnant de nombreuses invectives à l'encontre de l'enseignant, à tort ou a raison, ce n'est pas à moi de juger. Et pourtant, pourtant, ce dernier prof réussit le coup de maître de gagner les élèves à sa cause. Il s'est très bien débrouillé, mais sa technique employée reste simple, voire simpliste, décryptable par le premier venu. Parmi ses sarcasmes, l'enseignant a pour habitude de critiquer l'administration de son école, ce qui est un sport officiel chez les étudiants. L'enseignant sévère revêt alors l'étiquette de révolté, et les révoltés, les étudiants ils adorent: combien ont pour Dieu l'icône du Che?
Il critique l'école mais ne s'arrête pas là, il continue en effet et insiste sur le fait que ses recommandations judicieuses ne sont jamais écoutées, que l'administration ne prend pas en compte ses idées brillantes et révolutionnaires. Des critiques, l'enseignant en a des tas, sur l'organisation générale, sur les cours enseignés, sur les autres professeurs incompétents, mais malheureusement, selon ses dires, il semblerait que toutes ces réclamations tché guévaristes semblent ne pas aboutir, tombent dans des oreilles de sourds. Et la conclusion se fait vite: l'enseignant sévère révoltée est incomprise, à l'image de l'artiste maudit qui ne sera reconnu qu'à sa mort.
Alors, les élèves encore un peu réticents se lient eux aussi à la cause du prof sévère, ils émettent même des protestations à l'encontre de différents cours, profs (notamment sur le prof cool qu'ils aimaient tant et qu'ils critiquent sévèrement à présent, le qualifiant de prof laxiste), et surtout sur le fait que l'administration est aussi sourde que les chaises de la fac sont inconfortables. Il est tout de même utile de rappeler ici que le prof avait bien exprimé le fait que les élèves étaient des ignares stupides, mais ils semblent tous l'avoir oublié.
Troisième étape du plan de l'enseignant pour mettre tout ces élèves dans sa poche, devenir une martyre, là encore, rien de bien compliqué. La rumeur monte parmi les élèves, certains envisagent d'aller se plaindre à la direction, d'autres d'envoyer des mails, d'autres encore veulent organiser une refonte des institutions, couper la tête du roi, ajoutant ainsi de l'eau au moulin du prof, qui n'en avait pas besoin. En plus d'être révoltée et d'être une incomprise, voilà ty pas qu'elle annonce qu'elle est rejetée par la communauté de ses paires, mise au banc de la faculté si ce n'est de la société. La figure de révolté se change alors en figure de Messie, là, derrière le bureau, nous revoyons le Christ crucifié par son peuple, souffrant le martyre, mais devenant par la même occasion Dieu parmi les hommes.
Voici le prof adulé par la foule d'élèves extatiques, ceux-ci scandent en cadence son nom, et moi je me demande comment on en est arrivé là. Il a suffit de quelques sarcasmes bien placés pour voir toute une classe retourner sa veste à la vitesse de la lumière (300 mille kilomètres secondes, ou quelque chose comme ça, en tout cas, c'est assez rapide). Fort manipulable, en fin de compte l'étudiant, chez qui un prof sévère peut prendre successivement la forme du Che, de l'artiste incompris, et du Christ. C'est amusant, je trouve ce changement radical d'opinion en moins d'une heure, mais il faut préciser, et on le dit jamais assez: il n'y a que les imbéciles qui changent pas d'avis. Et je suis le dernier des imbéciles.



