De nombreuses personnes, toutes plus anonymes les unes que que les autres oeuvrent dans l'ombre et le bruit, muets et passionnés tel des fourmis à l'action. Accompagnées du meilleur ami de l'homme qu'est la machine, ces inconnus sont presque invisibles, ils ont le geste précis, toute pensée rivée sur leurs actes. Entourés de sons faisant penser à du mauvais hard rock, ils ignorent pour qui ils travaillent exactement, et pourtant ils le font sans relâche. Il est impossible de trouver des gens plus passionnés à la tâche que ceux-là.
Sans doutes prennent-ils un quelconque plaisir dans leurs mouvements répétitifs, debouts, au flans d'une mécanique sans âme qui leur lance des ordres à la figure. Ils obéissent à ses moindres considérations, tentent de se montrer conciliants si leur protégée est boudeuse. Derrière leurs yeux, le vide sidéral. Il n'y a rien, à se demander si ils sont encore des hommes. J'ose imaginer qu'ils sont devenus des pièces vivantes de cet engin abominable. Ils ont peut-être la vie dure, mais ce n'est pas certain. N'auraient-ils pas jeté l'éponge si ils avaient vraiment détesté ce travail? Peuvent-ils réfléchir encore? Sans doutes non, ils sont faibles et serviles. Et c'est exactement ce qu'on leur demande.
Cet été, entre deux chômages, j'ai été à l'usine, dans un de ces entrepôts immenses envahis par des bruits de choc en tout genre. Missions. C'est le terme qui était employé. Au début, je me voyais comme un James Bond, poursuivant le terrorriste et cherchant à échapper aux bruits de mitraillette et d'explosion. C'était l'inverse. Le terrorriste n'existe pas, vu q 'il n'y avait ni gentils ni méchants, juste des loques. Et pour ce qui est de la sono, je vivais dedans, comme s'ils avaient toujours fait parti de ma vie.
Au début, je pensais beaucoup, je ne faisais que ça, je passais d'un objet à l'autre avec les idées qui filaient à cent à l'heure. Enfin, les idées, elles filaient pas comme elles le font d'habitude, c'est-à-dire une idée géniale par minute. Là, mon esprit restait fixé sur une idée, et la retournait dans tout les sens. Tel un bovin qui rumine ce qu'il avale, mais en bien plus préniant. Comme une chanson qui sort pas de la tête en fait. A chaque geste, la même pensée revenait encore et encore.
C'est la première étape du travailleur à la chaîne, qui évolue assez rapidement car à force d'être triturée, une pensée unique a tendance à en faire ressortir la substantifique moëlle, soit la même idée, mais ravagée, dans un état de putréfaction, pestiférée. Bref, toute positif qu'elle soit au départ, la pensée devient une idée noire. La quinte essence de toute pensée est par conséquent, c'est ce que j'ai compris après cette expérience, négative. Bon, d'accord, voici un exemple: mettons que vous pensez à votre amoureux. C'est une pensée positive, vous pensez à ses calins, à ses cris pendant l'amour, à son rire quand vous racontez une blague. A la fin, vous pensez que vous êtes cocu, qu'elle vous a jamais aimé, qu'elle vous fait la gueule et ne veut plus vous voir.
Alors, suite logique, ces pensées négatives inspirent de nouvelles pensées, des pensées de haine, qui s'étendent vite vers l'humanité entière, les collègues, les patrons, les amis, les oiseaux, les algues. Vous me direz, ça ne change pas avec d'habitude. Sauf que cette haine universelle était infiniment accrue, d'une intensité phénoménale. Une aversion pour tout ce qui exista, existe et existera sur cette putain de chiure de planète. Les gestes se font plus violents, comme si l'envie de violer la machine imprégnait chaque mouvement. L'imagination est alors des plus florissantes, à faire palir le pire film catastrophe. Une imagination à base de meurtres, de viols de patrons, d'incendies, d'explosions nucléaires, de tsunami, etc... Bref, l'envie folle de renverser toutes ces piles d'objets, de bousiller les machines, de détruire le stock.
La fureur fini tout de même à s'éteindre, et un infini abatement prend sa place. Sans doutes la pire période, mais aussi la plus douce. L'esprit se vide totalement, et les gestes deviennent automatiques. Les sons de 'usine sont les seuls qu'on perçoit, l'esprit se fixe sur l'un, puis l'autre, dans une monotonie bruyante et chaotique. La conscience des gestes effectués disparait et la vue se trouble, regard fixé sur rien de précis, tout de général. L'oeil ne regarde plus, il voit. Alors, on se laisse bercer, jusqu'à ce que les muscles commencent à se révolter. Mais leur douleur n'incite même plus à fuir, ils rappellent seulement que le corps existe.
Voilà le récit d'une journée de travail à la chaîne, où l'humain perd, dans un processus dramatique ce qui fait de lui un être doué de conscience. Si par chance, la "mission" s'étend sur plusieurs jours, les première étapes se raccourcissent pour laisser de plus en plus de place à l'étape mécanique et sans vie. Entre temps, dans les périodes de pause, la rage est toujours présente, dirigée vers des cibles précises, allant de l'employeur à l'industrie en général en passant par le président de la république. Mais la fatigue prend le dessus, au bout d'un mois ou deux, tout homme devient trop épuisé pour haïr. N'étant plus doté de cerveau, le voici qui se pose devant la télé le soir, à gober la première débilité qui lui passe devant les yeux. Sans comprendre de quoi il s'agit réellement, sans faire de liens entre les 24 images par secondes.
Chronique d'une mort ordinaire. Mais, il ne faut pas dire qu'il s'agit d'une torture, ou de quoi que ce soit d'autre. Lors d'une torture, l'homme se révolte, ici, ce n'est pas le cas, il abdique vite face au poids de la torpeur. Il est souvent question d'orgasme quand l'homme meurt. Cette image est fausse, je pense que mourrir est très équivalent à ce qui arrive à l'usine: un abandon de toute forme de lutte, une résignation. Je vois souvent le travail à l'usine comme une torture, ou quelque chose du genre. J'ai sans doutes tort. Car en effet, des gens qui travaillent à l'usine, combien cherchent à en sortir? Il doit y avoir un plaisir de sentir son esprit vidé, peut-être est-ce ça la belle vie. Les ouvriers n'ont pas l'air mécontents, ils cherchent même à se battre pour empêcher la fermeture de leur emploi. Ils prennent du plaisir dans les gestes répétitifs, il n'y a qu'à constater leur regard inexpressif en fin de journée. Le même regard est présent après une nuit torride... pensez-y.
Maintenant, imaginez que je fasse mon blog à la chaîne.
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ajout:
Un autre phénomène a lieu lors de ce genre de travail. Une impression de puissance m'a parfois englobé. En effet, de voir tout ces gens derrière nous, et devant nous, m'a donné l'impression d'avoir un certain pouvoir sur ces gens. Imaginez, une de ces personnes arrête de travailler, et c'est toute la chaîne de montage qui s'arrête, déraille, les objets s'entassent, s'écrasent mutuellement, puis une alarme stridente qui s'enclenche, la production , quel plaisir de voir toute une production partir en couille. Plaisir extrême d'imaginer que si nous étions absents, rien ne marcherait. Pouvoir absolu sur le reste des employés, droit de vie ou de mort sur le travail des autres.